1ère partie: « Enfer et damnation »

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Sur une lune non identifiée.

- Olam Koun, Sirme ! Bonne matinée, comment est le commerce aujourd'hui ?

- Koun Olam, Noa ! La journée commence tranquillement. De quoi as-tu besoin aujourd'hui ?

- Tout ce qu'il faut pour un bon potage, comme d'habitude. La jeune fille sourit à la vieille marchande. Tu as entendu le bruit qui court, sur un engin écrasé ?

- En effet, répondit la commerçante en sélectionnant des produits pour sa cliente. Mais c'est bien à l'extérieur du village, trop dangereux. Les bêtes rôdent.

- Tu crois que je vais m'aventurer aussi loin ? Pas cette fois, non non.

- C'est ce que tu dis toujours ma petite ! Voilà, tu as tout ce qu'il te faut pour le meilleur des potages. Reste sage.

- Merci vieille Sirme ! À plus tard !

La jeune femme quitta la boutique de la Vieille Sirme, une épicerie générale avec les meilleurs légumes du coin.

Noa est une fillette curieuse et avait déjà donné des frayeurs à son village, situé plus loin dans les Reliefs au sud. Elle vivait dans un clan d'esclaves, dont les maitres qui habitaient la Cité, à plusieurs kilomètres de là. Personne ne venait sur leur lune depuis l'Incident Originel, il y a quelques centaines d'années.

Depuis le premier homme sur cette lune, qui vivait toujours, tout du moins par sa descendance, dans le Palais Noir au cœur de la Cité.

Noa, elle, se contentait de survivre avec son clan et de s'intéresser à tout ce qu'elle pouvait trouver d'étrange.

Et à 12 ans, tout pouvait être étrange à ses yeux.

Combien de jours, de semaines s'était-elle perdue, en tout cas aux yeux des siens, dans les Reliefs ; pour elle, elle n'était qu'en découverte. En Exploration. Son village se situait coincé dans des terres brulées et arides au sable gris anthracite. Tout était gris, sombre, noir sur sa lune.

Panier sous le bras, sur le chemin du retour à son village, elle pensait sans arrêt au bruit qui courait : un engin se serait écrasé depuis l'espace, un gros cailloux peut être, comme ça arrivait parfois. Elle hésitait à vérifier elle-même.

C'est presque sans s'en rendre compte qu'elle avait bifurqué du chemin ; elle s'engageait déjà dans la Steppe. Encore malgré elle cette fois, dira-t-elle. Et pourtant c'était vrai.

En explorant, elle pensait toujours à ses discussions avec sa Matriarche, la Très-vieille Zatie, une aïeule. À la question de savoir d'où les siens venaient, la Très-vieille répondait toujours de manière évasive, quand elle allait la voir avec une question en tête.

« Que peut changer le fait de savoir d’où tu viens ? Ne venons pas tous du même endroit ? Étant jeune, je me plaisais beaucoup à danser et à chanter. Les temps ne sont plus trop à l’art libre ces temps-ci. Et que crois-tu qu’une vieille femme comme moi fait de sa journée dans son fin de vie ? Ces temps sont dures pour une vieille personne, d’un temps révolu. Je m’adonne à ce que je fais de mieux, l'introspection, et j’aime aussi quand tu viens me voir Noa. Comment je peux répondre à des questions que tu ne m’as pas encore posées ? Tout se lit sur ton visage et dans ton regard. Ta gestuelle et tes mains. Ton corps a un langage qu’il suffit de bien regarder pour le lire... Je pars dans mes délires, tu es en train de le penser, « la vieillesse sûrement »... C’est toujours un plaisir de te voir dans ma guitoune Noa, que veux-tu apprendre de plus aujourd’hui ? »

La Très-vieille rendait la jeune fille toujours désorientée. Elle ne pouvait comprendre l'étendue métaphysique mais elle sentait qu'elle disait vrai. Sa curiosité vis-à-vis de Zatie ne cessait de croître. Lui avait-elle lancée une chance de plus de se connaître elle-même plus en détail, ou était-ce comme elle le sous-entendait des « délires de vieille femme ». ?

Qui se cachait réellement derrière cette vieille femme ? Cette question est encore plus présente dans l’esprit de Noa, et elle voulait trouver une réponse.

Zatie ne donnait jamais de réponse claire ce qui énervait aussi beaucoup la petite Noa.

Ces « discussions » lui revenaient à chaque fois qu'elle explorait. Elle ne savait jamais où elle marchait, mais elle ne doutait pas qu'elle trouverait toujours quelque chose.

Un jour elle lui avait donné un précieux objet, aux yeux de la vieille femme. Une boîte vide. Mais la boîte se cassa un jour, brisée en plusieurs petits morceaux. Noa s'en voulu beaucoup néanmoins, les cadeaux sont des dons précieux.

« Ce n’est pas la boîte qui est de valeur, mais c’est ce qu’elle contient. Le contenant n’est juste qu’une apparence, une peau extérieure facilement trompeuse. Tandis que le contenu, l’intérieur de la boîte est précieux, inaltérable. La chaire peut mourir mais jamais l’esprit » lui avait répondu la Très-vieille quand elle s'en alla se morfondre en excuses, pleurant dans ses linges noirs, déçue d'avoir brisé un présent. Là encore elle n'avait jamais compris le message.

La vieille fouilla, quelques jours après cet accident, dans les manches de son vieux manteau noir et en sorti un bout de tissu, pensait Noa, mais très fin et très jauni, craquelé. Il y avait des inscriptions, presque illisibles. Des courbes, des points.

« Il n’y a que la déviance de son cœur qui est mauvaise, l’Ordre établi, par le Bien ou par le Mal est dicté par une poignée de personnes et appliquée pour tout le monde en son Saint nom.

Ce que dit ton cœur est la loi Universelle à suivre, et en dévier serait une erreur.

Nombreux sont les pauvres gens qui vivent sans savoir ce qu’ils font, ni, pire encore, qui ils sont.

Connaît toi toi-même et alors tu sauras ce que doit être ta vie, n’écoute que ce que dit ton cœur et ne te laisse pas influencer par les Hommes, qu’ils se disent de Bien ou de Mal, car ceci est subjectif, et la réalité des choses dépend du point de vue d'où l’on est.

Rappelle toi de ces paroles, et ta vie sera meilleure, mais surtout juste. »

La vieille récita ces paroles d'une voix monocorde, calme, sans rien lire, juste en fermant les yeux. Ces phrases étaient écrites sur le vieux tissu, expliqua alors la vieille. Des énigmes de plus.

Alors en haut d'un tumulus, elle se frappa le pied sur une pièce dure et froide, ce qui la fit grogner de douleur. Elle revenait ainsi à elle, repris sa conscience, quittant ses pensées et les paroles de la très-vieilles, et se retrouva au milieu d'un champs de débris. Elle avait trouvé son Engin mystérieux dont les rumeurs parlaient. Ce n'était pas un cailloux, elle pouvait voir dans les débris des tissus des étoffes déchirées mais aux mailles bien plus serrées que la robe noire qui lui servait de haillons. Des formes déchirées gisaient dans des liquides de couleur, elle ne voyait pas par ses yeux ses corps xeno démembrés et pourris.

Noa se dirigeait derrière les plus gros débris. Plusieurs morceaux jonchaient le sol, carbonisés, des traces noires recouvraient de larges zones du sol.

Un morceaux de pied attira son attention.

Le pied était accroché au reste d'un corps, apparemment en un seul morceau.

L’homme, - à la peau noire ! - étalé là gisait alors à ses pieds.

Lorsqu’elle vit la tête remuer, elle comprit qu’il n’était pas complètement mort.

Le corps en lui même avait reçu de nombreux coups, la main gauche était presque arrachée, la tête avait de larges écorchures aux joues et une partie du côté du crâne était à nu.

Elle se mit alors à courir dans le sens opposé. Un homme noir ne pouvait être qu'un Maître, elle n'avait nullement envie d'être amenée à la Cité, de quitter ses mères et ses sœurs. Elle fut plus terrifiée par l'homme que par les Rôdeurs qui avaient, voyait-elle en fuyant, déjà commencé leur festin parmi les débris.

Revenue sur le tumulus, elle appuya ses mains sur ses genoux et repris son souffle. Dans sa fuite elle avait lâché le panier en tombant nez à nez devant l'homme. Il devait être à côté de lui.

Que faire ? Elle pouvait plus ou moins s'orienter pour retrouver son village, elle avait appris à lire l'horizon des Reliefs.

Elle n'avait que 12 ans, et il y avait là-bas à côté de son panier tombé à terre un homme, - fait extrêmement rare, il n'y en avait aucun dans son village, - mais en plus un homme noir. Un Maître.

Cela faisait 13 ans disait-on chez elle que les Maîtres n'étaient pas venu dans son village. Elle était la plus jeune avec une autre fille du même âge.

Pour Noa, elles étaient toutes deux sœurs, elles avaient les mêmes yeux.

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Dans une grotte quelque part dans les Reliefs Sud, bien plus tard.

- Voilà je suis prête Maître ! J'ai l'âge pour mon Travail.

La jeune femme ôta alors sans pudeur apparente les voiles noirs qui servaient à l'habiller, cachant son corps et son visage, jusqu'aux pieds. Elle était maintenant entièrement nue devant celui qu'elle nommait « Son Maître ».

- Mes mères m'ont dit comment ça se passait, je... je suis là, dit-elle d'une faible voix, les yeux toujours baissés, les joues rouges, le corps néanmoins tremblotant. Je promets de ne pas bouger.

Elle se retourna, dos à l'homme, se mit à genoux puis se pencha en avant en s'appuyant au sol sur ses mains, comme le lui avait enseigné ses mères. Elle ne s'empêchait pas de se mordre les lèvres, s'attendant à la douleur dont sa sœur lui avait parlé quand un Maître était venu dans leur village le mois dernier, il était entré en lui. Elle n'avait pas compris ce que sa sœur voulait dire par là. Celui-là l'avait battue après le Travail. Elle attendit ainsi, à quatre pattes. Son Maître était resté sur son siège, les yeux baissés. Il ne semblait pas vouloir se lever. Avait-elle oublié une parole sacrée ? Un détail ? Elle était sûre d'avoir retenu la leçon pourtant, elle faisait tout comme il fallait faire elle le savait.

- Le.. Le Maître a besoin de quelque chose en plus ? Hasarda-t-elle, la voie vacillante.

L'homme noir se leva, s'approcha et elle senti le regard du Maître se poser sur son corps, debout derrière elle, elle en frissonna mais s'était promis de ne pas réagir. Elle volait être courageuse pour effectuer son Devoir. Elle craignit de se retrouver dans le même état que sa sœur, qui ne remarchait toujours pas. Il bougea derrière elle, elle entendit des frottements de tissu ; il se déshabillait, il allait faire son travail sur elle, elle serra ses maxillaires et décida de garder les yeux ouverts, regarda droit vers le sol. Il se rapprocha, l'effleura de sa jambe, peut-être, le temps sembla se suspendre une fraction de seconde ; elle retint sa respiration.

Soudain, un froid sur tout son dos.

Elle expira par surprise, en sentant du... du tissu.

- Rhabille-toi, fille. Et va-t-en !

Elle fût presque choquée. Elle a reconnu ses tissus noirs qui lui servent de vêtements. Que voulait-il dire ? Elle ne tremblait pu, mais était dans l'expectative. Il se mit à crier cette fois. Il lui ordonna de « dégager ». Elle se releva et parti sans s'être rhabillée, serrant son vêtement contre sa poitrine, des larmes aux yeux. Elle avait raté le Travail, ses mères allaient être déçue. Elle sera la honte de son village.

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Plusieurs cycles lunaires plus tard, même grotte.

Elle ne cessait de rôder à proximité de la grotte de son Maître, celui qu'elle avait trouvé dans les débris de l'Engin. Elle se sentait mal à l'aise depuis qu'il l'avait repoussée. Elle entamait sa 14ème année, elle avait l'âge pourtant. Souvent elle saignait, entre ses jambes. Le Travail nécessitait ce pré-requis. Même si certaines fois les maîtres venaient avant cette période.

Elle l'observait depuis sa position. Il tournait en rond, des fois il fouillait les restes de l'Engin. Il s'était installé dans cette grotte, c'est elle-même qui s'était présentée à lui quand ses mères ont décrété qu'elle avait ses 14 ans. Il y a quelques mois. Il l'avait refusée. Même chassée de sa grotte. Elle n'avait jamais entendu parler d'un tel cas.

Sa sœur remarchait mais grossissait jour après jour. Les mères n'étaient nullement inquiétées, ce n'était pas une maladie. Elles disent que les maîtres reviennent au village un peu moins d'une année après être venu pour le Travail. Et puis ils repartent des fois avec les filles, ses sœurs, quand elles ont un très gros ventre. On ne les revoit plus jamais. Vont-elles mourir à la Cité ? Ça lui faisait froid dans le dos.

Soudain elle eut cette sensation de revenir dans son corps, elle s'était perdue une fois de plus dans ses esprits.

Elle ne voyait plus le Maître, même en se levant pour mieux regarder autour d'elle.

Tout d'un coup, un éboulement derrière elle. Le temps de se retourner et elle sursauta en voyant une ombre immense, derrière laquelle se découpait le ciel brun illuminé par un soleil de mi-journée. Elle recula de frayeur, et perdit l'équilibre et bascula en arrière.

Plus rien, le noir.

Elle se réveilla d'un coup brusque, qui fit se plier son estomac en deux, et une remontée de bile désagréable dans la gorge. Ses yeux ne vit que du noir autour d'elle, mais sa tête la faisait atrocement mal. Elle reconnaissait le goût du sang, habituée à se blessée dans les chemins escarpés des reliefs. Elle avait du tomber en arrière et se cogner la tête contre une pierre.

- Calme toi, ne craint rien. Mais ne touche pas ta tête. Tu t'es ouvert le crâne j'ai du refermer comme j'ai pu.

La voix grave raisonnait dans la grotte où elle se trouvait, tout comme dans sa tête qui tournait ; elle se sentit repartir en arrière, mais en douceur cette fois, alors que tous ses muscles étaient inactifs.

C'est alors dans ce dernier instant lucide précédant la perte de conscience, le retour du voile sombre, qu'elle senti la main prévenante posée sur sa nuque, puis derrière sa tête la douceur d'un oreiller rembourré.

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Saison sèche dans les Reliefs de l'Est.

- Alors c'est comme ça que ça se passe ici ? Il fronçait les sourcils visiblement irrité par ce que lui apprenait la jeune fille.

Le Maître Sans-nom posait beaucoup de questions à la jeune fille de 15 ans qui semblait ravie de lui répondre. La seule avec qui il ait un contact sur cette lune depuis... il avait oublié depuis quand il est là. Il n'avait pas oublié le transporteur carcéral. Mais le temps passait différemment ici. Et il ne comprenait rien de cette lune.

Il avait repris connaissance au milieu des débris, alors qu'une bête puante rôdait autour de lui. Il avait marché dans une direction jusqu'à trouver une grotte.

Et un jour voilà cette gamine qui vient dans sa grotte à lui, toute habillée de noire de la tête aux pieds, qui d'un coup se déshabille entièrement, dévoilant un frêle corps d'enfant, et se place comme une chienne en chaleur à quatre pattes devant lui à ses pieds. Lui qui ne pensait alors qu'à trouver de quoi se nourrir. Il resta un moment ébahi par ce qui se passait devant ses yeux. La voyant ainsi, il fut répugné, mais un instant, il cru voir Kath qui l'attendait et eu un mouvement instinctif en se levant vers elle pour la rejoindre.

Depuis quand ne l'avait-elle pas vue? Le croyait-elle mort dans le crash ? Elle lui manquait infiniment. Elle et son corps. Il ne pouvait s'occuper de lui que par lui-même désormais. Même dans cette situation il était inconcevable de jouir du corps de la gamine qui marchait à côté d'elle, qui semblait attendre ça comme pour... effectuer un devoir. Elle ne connaissait strictement rien de l'amour, moral ou charnel, entre deux personnes.

Sur cette lune isolée, lui avait-elle appris, il y avait au moins deux groupes d'individus. Des Maîtres, et des Esclaves, soumis. Ceux de son village, parce qu'il semblait y avoir une poignée de village disséminés dans cette étendue désertique faite de roches brulées où la rare végétation mourrait dès qu'elle sortait de terre, n'étaient que des femmes. Ces Maîtres semblaient venir régulièrement pour les violer et les engrosser, dès l'apparition de leurs menstrues, déduit-il. Et revenaient chercher les femmes presque à terme pour les emmener. Peut-être seulement quand il ne s'agissait que d'enfants mâles à naitre ? Mais c'était devenu leur Devoir de soumises, se faire violer et enfanter, puis éventuellement disparaître emmenées dans la Cité.

De là où ils étaient, bien à l'est de sa grotte, Noa, la gamine, pointait la direction de cette Cité, que l'on apercevait à l'horizon. Le Maître Sans-nom, ainsi baptisé par la fillette, ne mit pas longtemps à reconnaître une colonie humaine aux structures et bâtiments très anciens, rafistolés avec le temps où trône au milieu une.. caserne érigée comme un temple ? Et à côté, les rampes d'un antique statioport ?

Il était décidée à aller enquêter plus en avant.

La fillette, elle, devenait de plus en plus entreprenante au fur et à mesure qu'ils marchaient côte à côte dans les steppes, isolés de tous, jour après jour.

Kath qui était si loin, dans ses souvenirs, et ce ventre qui ne cessait de se nouer dès que ces petites mains de jeune fille le frôlaient, appuyées par un regard volontaire et presque ardent.

15 ans.

Lui approchait de la quarantaine.

Quelle lune maudite !